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Jean-Marie Chevalier : Europe, à quand un marché unique de l'énergie ?

Tag(s) : politique énergétique, marché énergie

Magazine alternatives n° 18, 2e trimestre 2008 Rubrique : Électron libre

L’Europe de l’énergie n’existe pas… encore. Quantité de normes et de procédures diffèrent d’un pays à l’autre ; les interconnexions entre réseaux demeurent insuffisantes. Et certains marchés, celui du gaz en particulier, fonctionnent comme au bon vieux temps des monopoles nationaux. Nous avons besoin d’un véritable espace Schengen de l’énergie. Voici quelques pistes pour l’ouvrir.

L'avis de Jean-Marie Chevalier

Jean-Marie Chevalier est professeur à l’université Paris-Dauphine, où il dirige le Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières (CGEMP). Il est aussi directeur au CERA (Cambridge Energy Research Associates) à Paris. Auteur de nombreux articles et ouvrages, il a remis au Premier ministre, en octobre 2007, un rapport intitulé « Gaz et électricité, un défi pour l’Europe et la France », réalisé avec Jacques Percebois, au sein du Conseil d’analyse économique.

Nous avons besoin d’un marché unique de l’énergie, d’un espace Schengen de l’électricité et du gaz. C’est nécessaire pour que la concurrence joue vraiment son rôle, qu’elle amène les fournisseurs à se battre sur les prix, qu’elle stimule l’innovation. Mais nous en sommes loin. Les marchés restent largement nationaux. Cela dit, sur tous les sujets clés, régulation, réseaux, complexité des échanges…, l’électricité a une longueur d’avance sur le gaz. Pour l’énergie électrique, ce qui frappe, c’est le manque cruel d’interconnexions, ces points d’échange entre les réseaux nationaux. C’est pourtant une condition sine qua non de la mise en place d’un véritable marché continental. Quand les réseaux sont interconnectés, ils deviennent solidaires, et l’électricité peut circuler sans obstacle d’un pays à l’autre. Il est alors possible d’arbitrer les prix, de faire jouer la concurrence, comme c’est déjà le cas entre la France et le Benelux. Pour que les échanges soient vraiment fluides à l’échelle européenne, il faut plus d’interconnexions, voire de surcapacités. C’est urgent ! Cet objectif a bien été identifié par les instances européennes et fait partie des mesures prioritaires publiées en janvier 2007. Mais des mesures aux décisions, la mise en place des interconnexions prend du temps.

Les marchés nationaux de l’énergie sont encore peu concurrentiels

Quant au fonctionnement des marchés eux-mêmes, il est insatisfaisant. Les marchés électriques européens sont d’une complexité extraordinaire, opaques. Un opérateur électrique puissant peut encore y exercer un vrai pouvoir de marché. Cela implique une surveillance accrue, à l’instar des marchés boursiers. Dans le gaz, la problématique est différente. Ce secteur est en mutation. Depuis cinquante ans en Europe, le réseau de gaz naturel a été conçu pour livrer un point fixe, le consommateur, directement depuis un autre point fixe, le gisement. Mais le réseau gazier d’aujourd’hui évolue: il devient plus dense, plus serré, plus mûr. Avec l’arrivée du gaz naturel liquéfié (GNL) en provenance de la Norvège, du Qatar ou de l’Égypte, et les pipelines en construction depuis de nouveaux pays producteurs, les points d’entrée se multiplient.C’est un mouvement très lent, mais réel, qui va créer une vraie concurrence entre les fournisseurs de gaz naturel.

L’idée de stockages mutualisés commence à faire son chemin

Le problème qui subsiste est celui du stockage du gaz. Le réseau a été conçu par et pour les opérateurs nationaux, et les points de stockage détenus par ces opérateurs représentent un avantage compétitif de taille, inaccessible aux petits opérateurs, car trop cher. Mais l’idée de stockages mutualisés fait son chemin. Tout comme dans l’électricité, je pense que l’on aboutira à un gestionnaire de transport totalement indépendant, capable d’investir à l’échelle européenne. Ces gestionnaires de réseaux indépendants sont déjà en cours de création : peu à peu, les énergéticiens, comme les Allemands EON et RWE, songent à vendre leurs réseaux de transport. Mais il faudrait aller plus loin, accélérer le mouvement : l’idéal serait de créer un seul réseau européen de transport. Une seule entreprise de réseau impliquerait forcément un seul régulateur et un marché unique européen. Dans tous ces domaines, ce qui ralentit la mise en oeuvre d’un marché unique, c’est le foisonnement de règles et de modalités nationales. Il est urgent de rapprocher les normes, les standards, les procédures, les règles des différents pays européens, de renforcer l’indépendance des gestionnaires de réseaux. Dans chaque pays, ils doivent disposer des mêmes compétences et des mêmes périmètres d’action. Les associations européennes comme l’ERGEG1, qui réunit les régulateurs européens et l’ETSO2, qui rassemble les gestionnaires de réseaux de transport, vont avoir un grand rôle à jouer dans cette harmonisation. Certes, les choses vont plus lentement que prévues au départ, mais d’ici une bonne dizaine d’années, on devrait parvenir à un marché unique de l’électricité. Pour le gaz, ce sera sans doute un peu plus long.

 

Gaz et électricité : un défi pour l’Europe et pour la France, Jean-Marie Chevalier et Jacques Percebois, La Documentation française.

Les batailles de l’énergie, Jean-Marie Chevalier, Folio Gallimard.

1. European Regulators' Group for Electricity and Gas.

2. European Transmission System Operators.

 

Pour aller plus loin :


    • Une politique de l’énergie pour l’Europe [An energy policy for Europe] Measures recommended by the European Commission, published on January 10, 2007: europa.eu

    • The third European legislative package for the electricity and gas markets, published on September 19, 2007: English version: europa.eu

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