Chine, un barrage hors normes
Magazine alternatives n° 4, 4e trimestre 2003 Rubrique : Perspectives
L'entreprise est pharaonique et le cadre proprement mythique. Chanté par les poètes et représenté par les peintres, le site choisi pour édifier le plus grand barrage du monde est en effet situé sur le Yang Tsé, autour duquel s'est créée la civilisation chinoise voilà 2 500 ans.
Avec ses 2 300 mètres de long pour 185 mètres de haut, ce barrage gigantesque se situe à l'endroit où le Yang Tsé, le plus long fleuve du pays, quitte un long défilé de trois gorges aux paysages spectaculaires, avant d'arroser la plaine de la Chine centrale. Sa mise en eau a débuté le 1er juin dernier à minuit, lorsque les 22 vannes de vidange et les 19 canaux de dérivation que compte l'ouvrage ont été fermés pour laisser les eaux du fleuve remplir la retenue. L'objectif premier de ce barrage est la production d'électricité, mais les Chinois comptent également sur lui pour réguler les terribles crues que la Chine a connues tout au long de son histoire.
Un vieux projet
L'entreprise avait mal commencé. En 1992, chose parfaitement inhabituelle en République populaire de Chine, le tiers des députés s'est opposé au projet lors du vote au Parlement. Il fallut toute la détermination de l'ancien Premier ministre Li Peng pour que les travaux puissent commencer en 1994, dans la province du Hubei, où se trouve le site des « Trois-Gorges ».
L'idée initiale d'un grand barrage à cet endroit est cependant bien antérieure. Elle revient à Sun Yat Sen, le fondateur de la république chinoise, qui ne put la mettre en œuvre faute de moyens. Sous Mao Ze Dong, des coopérants russes réétudièrent le projet, qui fut enterré par Chou En Lai parce qu'il présentait une trop grande vulnérabilité militaire. Si aujourd'hui les autorités chinoises assurent pouvoir le financer avec un budget global de 25 milliards de dollars, le démarrage du financement fut laborieux. La Banque mondiale et l'US-Export-Import Bank décidèrent de se retirer du projet estimant que toutes les conditions de protection de l'environnement n'étaient pas réunies. Ce sont finalement des banques d'investissement de Chine continentale et de Hong Kong qui ont pris le relais.
Un coût humain, environnemental… et financier
Outre le coût humain – plus de 700 000 personnes déplacées et relogées dans des villes nouvelles –, on reprocha pêle-mêle au projet de générer banditisme et corruption – un fonctionnaire fut d'ailleurs condamné à mort pour détournement de fonds –, de risquer de s'ensabler, de faire disparaître la faune et la flore régionales ou de polluer des eaux dans lesquelles s'écoulent les déchets d'une cinquantaine de villes et quelques milliers d'usines… À ce dernier problème, les autorités ont répondu en débloquant 1,7 milliard de dollars pour construire 88 stations de traitement des eaux usées et 69 déchetteries, tout au long de l'immense plan d'eau.
Les ingénieurs chinois sont si confiants qu'ils annoncent déjà la construction de quatre nouveaux ouvrages sur le cours supérieur du Yang Tsé dans les vingt prochaines années, afin de produire encore deux fois plus d'électricité que le barrage des Trois-Gorges !

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