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Les autoroutes de l'énergie

Tag(s) : réseaux électriques

Magazine alternatives n° 10, 4e trimestre 2005 Rubrique : Dossier

Avec la montée en puissance de l'interconnexion, les réseaux électriques sont au cœur des grands enjeux économiques et politiques mondiaux.

Les réseaux qui apportent l'électricité constituent des éléments structurants de notre environnement car de leur fiabilité dépend, en grande partie, notre confort et notre tranquillité. S'ils tombent en panne, nos sociétés sont paralysées. Ils sont donc une condition du progrès et du développement économique. Ainsi, d'ici à 2030, environ un tiers des investissements mondiaux pour la distribution d'électricité ira vers la création de nouveaux réseaux, notamment dans les pays en développement. Et l'augmentation de la production décentralisée d'énergies renouvelables nécessitera l'extension des réseaux actuels.

L'électricité, vecteur de l'intégration européenne

La dimension stratégique, politique et économique des réseaux d'électricité a pris une ampleur accrue au cours des quinze dernières années. C'est le cas en Europe, où la reconfiguration récente des réseaux électriques s'est calquée sur les bouleversements politiques qui ont mis fin au partage du continent en deux systèmes politiques et électriques rigoureusement séparés. L'interconnexion des pays d'Europe de l'Est a même précédé leur intégration politique. Déjà, dans l'après-guerre, la création de l'UCTE (Union for the Coordination of Transmission of Electricity), pour favoriser l'interconnexion entre les différents réseaux à l'Ouest, avait été le premier jalon de l'unification politique, avant même le traité historique sur la Communauté européenne du charbon et de l'acier de 1951.

La multiplication des nœuds de liaison pour réduire les « goulets d'étranglement » et les « chaînons manquants » permet à l'Europe de disposer aujourd'hui d'un des plus grands réseaux du monde, constitué de quatre blocs synchrones alimentant plus de 450 millions de personnes pour une consommation annuelle de plus de 2 500 milliards de kWh. Via l'Espagne, ce réseau est également relié au Maghreb, bientôt au Proche-Orient via la Tunisie et à l'Asie mineure avant la fin de la décennie, via la Grèce et la Turquie. C'est progressivement un véritable « anneau électrique méditerranéen » qui se constitue. Plus à l'Est, la Russie et ses voisins font le forcing pour se raccorder…

L'Afrique pénalisée par ses réseaux

Si l'Afrique possède un potentiel suffisant adapté à ses faibles consommations, le réseau électrique reste en revanche morcelé. Mal géré, souvent vétuste, peu efficace et surtout notoirement insuffisant au regard des besoins, son développement est lourdement pénalisé.

La planification énergétique a, en outre, toujours relevé directement des États. Aussi une initiative comme celle des 14 membres de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) traduit-elle une prise de conscience salutaire. Soutenue par des financements internationaux, elle vise à accroître l'offre d'électricité (5 600 km d'interconnexion pour une puissance installée de 10 000 MWe) en établissant les premières coopérations transfrontalières subsahariennes.

Fréquences asynchrones en Amérique du Sud

Le principe de l'unification des réseaux centraméricains a été posé dès 1997. Si les infrastructures ont été prioritaires, le rapprochement des procédures et dispositifs réglementaires s'est révélé complexe et long à mettre en place. L'objectif est d'améliorer la fourniture d'une électricité fiable à quelque 34 millions de personnes. Pour cela, une ligne de 230 kV doit être tirée sur plus de 1 800 km, grâce à l'association de fonds publics et privés.

Plus au sud, l'Amérique latine connaît une assez faible intégration des réseaux régionaux, due notamment aux différences de fréquences (50 et 60 Hz) et au déséquilibre énergétique engendré par les deux « géants » que sont l'Argentine et surtout le Brésil, premier consommateur et producteur d'électricité de la région. Face à une demande d'électricité qui croît de plus de 3 % par an, le Brésil pâtit d'un réseau très insuffisant. Les pertes en lignes sont parmi les plus élevées de la planète, près de 16 % de la production domestique d'énergie en raison des longues distances qui le caractérisent, de l'éloignement des ressources hydrauliques, du mauvais entretien et… des branchements illégaux. Dans ces deux pays, la libéralisation des marchés de l'électricité ne s'est pas accompagnée d'un renforcement suffisant des infrastructures de réseaux et les investisseurs étrangers y ont connu de coûteux déboires…

Amérique du Nord : une intégration à risques

Le marché de transport et de distribution de l'électricité de la première zone économique mondiale est certainement l'un des plus intégré de la planète et la complémentarité des modes de production d'électricité est un atout très utile (hydroélectricité canadienne l'été, charbon américain l'hiver). Mais cette interdépendance a aussi démontré le risque de black-out transfrontalier.

Car, aux États-Unis, la déréglementation excessive a tout simplement « grippé » le système électrique à plusieurs reprises et révélé ses faiblesses. À cet égard, le réseau PJM, dans le Nord-Est des États-Unis, qui fournit 25 millions de consommateurs dans sept États et qui est interconnecté à la province canadienne de l'Ontario, est emblématique. PJM ne compte pas moins de 250 compagnies membres (producteurs, transporteurs et distributeurs d'électricité), huit juridictions de régulation et transporte la production de 625 centrales utilisant divers combustibles. Or, c'est justement le réseau d'où est parti le black-out régional d'août 2003…

Le « grand bond en avant » du réseau chinois

L'Asie « en développement » est dominée par l'Inde et la Chine, un pays qui résume à lui seul la problématique de la zone. Cette dernière a, en 2005, une capacité installée de 445 000 MWe et prévoit, d'ici à 2030, d'y ajouter 860 000 MWe supplémentaires pour soutenir un développement économique spectaculaire (9,5 % de croissance en 2004). Mais ses infrastructures de réseaux ne sont pas à la hauteur et un « grand bond en avant » est impératif tant les grandes villes manquent d'électricité et les coupures sont fréquentes. Il existe aujourd'hui sept réseaux inter-provinces et cinq réseaux régionaux non connectés, au point que certaines régions disposent de surplus qu'elles ne peuvent céder à celles qui en ont besoin. Décidée à rattraper ce sous-équipement notoire, la Chine met sur pied son premier réseau électrique national de 500 kilovolts en reliant trois grands réseaux régionaux (Chine de l'Est, du centre et du Sichuan-Chongqing, à l'Ouest) autour du gigantesque projet de barrage des Trois-Gorges qui offrira à terme une capacité installée de 18,2 millions de kWe (soit 10 % de la capacité totale chinoise).

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